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Notre lecture

Disputes au sommet

Dans une première partie, le récit évoque des éléments biographiques et bibliographiques de l’auteur. En 1958, il est étudiant en littérature à Moscou. C’est l’année où Boris Pasternak reçoit le prix Nobel de Littérature, notamment pour son roman Le Docteur Jivago. En 1960, il est obligé de quitter l’URSS suite à la rupture entre Enver Hoxha et Khrouchtchev à propos de la déstalinisation pour rejoindre Mao. En 1976, Kadaré, dans son roman Le Crépuscule des Dieux de la steppe, en profite pour dénoncer le réalisme socialiste sous couvert de « révisionnisme » : « À vrai dire, s’agissant de similitudes, bien des choses se ressemblaient, pour ne pas dire tout ». Il y tourne aussi en dérision les attaques contre Boris Pasternak à propos de son célèbre roman. Tout cela semble avoir échappé à la censure albanaise de l’époque, mais ça ne durera pas. Sur ces bases généalogiques, Dispute au sommet prendra dix ans de maturation. En butte aux tracas de la censure et aux attaques du Parti Communiste Albanais, l’auteur se pose en double du lauréat du Prix Nobel :  « Conséquemment Pasternak devenait incontournable par le démon de la parentèle artistique ».

Dans la suite de cette première partie, son roman terminé, il le soumet à son éditeur officiel en pensant à la fameuse phrase prémonitoire de l’épouse d’Agamemnon : « Tu es un homme achevé ». A sa grande surprise, suite à de nombreuses entrevues, l’écrivain voit son œuvre imprimée. Quant au problème futur possible, le directeur de l’édition s’en dédouane non sans empathie : « C’est maintenant que les procureurs le verront, une fois imprimé ».

Dans la deuxième partie, il reprend un sujet repris souvent dans leur conversation : l’échange téléphonique qui dura à peu près trois minutes entre Staline et Pasternak à propos de l’arrestation de Mandelstam : « Il y a peu de temps a été arrêté le poète Mandelstam. Que pouvez-vous en dire, camarade Pasternak ? » Celui-ci répondit : « Je le connais peu, c’est un akméiste [mouvement littéraire anti-symboliste], tandis que j’appartiens à un autre courant. Je ne peux donc rien dire sur Mandelstam ». Staline raccrocha après avoir déclaré : « Et moi, je peux vous dire que vous êtes un très mauvais camarade, camarade Pasternak ». A partir de là, Kadaré élabore une interprétation personnelle en imaginant les interrogations de l’interpellé, ses sentiments de bonne foi et de culpabilité, son appréhension des  réactions de son entourage. Il analyse aussi les intentions affichées et sourdes du Petit Père des Peuples à son égard.

Dans la troisième partie, on nous livre treize versions de ce curieux échange qui concernent la teneur même des propos et des circonstances évoquées : celles de Pasternak rapportées de première ou de seconde oreille, celles de gens présumés présents mais mis en doute, celles de parents de l’auteur, sa femme, sa maîtresse, d’amis poètes, de gens de rencontre, de hauts responsables de l’époque. Chacune de ces versions fait l’objet d’analyses différentes et/ou contradictoires dans une succession de petits paragraphes qui sont autant de réflexions sous les feux desquelles le lecteur est pris de vertige, reste dans l’expectative et est ainsi inviter à devenir partie prenante ou à rester sur la touche…

Ce petit ouvrage offre des variations sur des thèmes qui sont chers à l’auteur : le labyrinthe des conjectures, le rapport entre la politique et la littérature, le statut de l’écrivain, la vertu d’une mauvaise réputation, les références littéraires classiques, la rencontre ici de poètes et écrivains russes, le non-sens de l’Histoire… De quoi laisser éveillé le lecteur, animé d’un esprit de curiosité, en se posant la même question que l’auteur à lui-même : « Et toi qu’est-ce qui t’attire dans les trois minutes ? »