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Notre lecture

Le Grand Pas

Hervé Carn, Ardennais de naissance et Breton de parents, n’a cessé de puiser son écriture dans ces nourritures terrestres, fécondées par une imagination singulière. Ce récit nous emmène sur les lacis des bords de Meuse en dérive romanesque par les yeux d’un certain Marson : « Un paysage, fût-il transformé, ne vit que par le regard, ou plutôt par une somme de regards. Et le mien, ce jour-là, porte des sentiments divers comme un bonheur intime, une sorte de honte d’avoir différé cet emportement magnétique qui me pousse d’ordinaire vers Fumay, la jouissance de m’être écarté du chemin comme si j’avais transgressé quelque impératif, quelque mission nécessaire. » Ce pressentiment se cristallise aussitôt par un détour devant une stèle en pleine forêt qui rappelle le massacre de jeunes maquisards « perpétré non par des S.S., mais par des soldats de la Werhmacht commandés par un certain Molinari, futur général de la Bundeswehr, protégé par Adenauer au nom de la raison d’Etat… » Marson, écrivain obscur qui arrondit ses fins de mois comme nègre, a rendez-vous avec Léone Callens pour remanier le manuscrit de son défunt père, gros industriel respectable de la région. Mais, peu après, les voilà enlevés par un double commando et séparés. Si la fille fait l’objet d’une rançon, l’écrivain se voit enfermé dans un cachot, contraint de rétablir la biographie de Norbert Callens à l’aide d’une documentation abondante que lui fournit un certain Deluze. Le délai d’un mois qui lui est donné se passe dans des conditions d’incarcération de plus en plus précaires. Aux sensations hivernales de plus en plus rudes avec un manque de vivres et des coupures d’électricité se mêlent des relents historiques de plus en plus troubles jusqu’à un dénouement inattendu. La plume du narrateur manie un style épuré d’une efficacité redoutable : « Quelque chose venait de naître en moi et ne demandait qu’à s’épanouir dans ce que j’écrivais. Il y avait donc un revers au silence imposé par la solitude. » Les Illuminations de Rimbaud qu’il a toujours en poche  réveillent les fantômes d’un passé tragique : « En réalité, j’avais été le jouet et l’arme d’un combat analogue à celui des Atrides, un combat violent et cruel qui ne tolérait nulle pitié. Je n’avais plus rien à espérer. » A nous lecteurs de franchir « le grand pas souverain de l’âme sans tanière », phrase de Saint John Perse mis en épigraphe.